Cycling gear

Cooking gear

Camping gear

Voyager sans date de retour

Nous avons écrit cet article pour le 52ème numéro de Carnets d’Aventures. Le magazine traite du voyage non motorisé, dans la nature, à pied, à vélo, en kayak, à ski, en cordée, en parapente, à cheval, avec bivouac, de quelques jours à plusieurs années. Carnets d’Aventures donne la parole à de nombreux voyageurs qui, en partageant leur histoire, espèrent participer à essaimer le voyage nature. Excellent magazine, à la fois perspicace, instructif et inspirant, nous ne pouvons que vous encourager à vous procurer la version papier en kiosque pour dévorer l’intégralité des articles. Un grand merci à Carnets d’Aventures de nous avoir fait confiance et de nous avoir offert une telle liberté pour aborder ce sujet qui nous tient vraiment à coeur : le voyage sans date de retour.

En tant que couple franco-britannique parlant le franglais au quotidien, nous écrivons tous nos articles de blog en francais et en anglais. Au delà de l’intérêt évident pour nos familles respectives, nous pensons que progresser dans une langue étrangère ne se fait pas sans la pratiquer. N’hésitez pas à cliquer sur le drapeau britannique pour (re)lire l’article en anglais !


Piste de sable rouge le long du
Mékong au Laos.

Lorsque nous nous sommes rencontrés en octobre 2014, nos vies respectives avaient déjà pris un tournant inattendu. Adam avait quitté Londres et son travail chez un producteur de musique renommé pour se consacrer à l’escalade. Je m’étais pour ma part expatriée au Canada pour apprendre l’anglais et grimper à Squamish. Pendant qu’Adam réalisait son rêve vertical sur El Capitan au Yosemite, j’avais enfourché mon vélo en direction du Mexique. Notre vision de la vie avait déjà changé. Ni l’un ni l’autre ne voulions retourner dans un bureau, ni consacrer notre vie à travailler. Nous avions abandonné l’idée d’une carrière et d’une quelconque ascension sociale. Il était temps de se libérer des modèles imposés par la société, de se saisir de notre liberté et de vivre nos passions à fond.

 

Comment l’idée a germé dans nos esprits

Campement Kirghiz surplombant la rivière
sur la route entre Osh et Bishkek

Nos aventures respectives terminées, nous nous étions retrouvés à Chamonix. Installés dans un camion, nous avions trouvé des contrats saisonniers et démarré notre vie commune « hors les clous ». Ni chauffage, ni toilettes, ni douche. Un mètre carré d’espace à partager avec nos skis, nos casseroles, nos quatre couettes, notre matériel d’alpinisme, nos topos et une carte du monde accrochée au plafond. Adam voulait retourner au Yosemite. J’étais partante pour y aller à vélo. L’idée était lancée.
Nous avions la chance d’avoir quatre mois de vacances intersaison par an. Cela nous a permis de tester à deux reprises le nomadisme en mode cyclo-grimpeurs.

Une des nombreuses tortoises rescapées
du bord de route en Turquie.

Depuis Albertville, nous avions traversé les Alpes jusqu’aux Dolomites chargés de tout notre équipement. Un peu plus tard, nous étions partis de Bourgoin-Jallieu pour descendre dans les Calanques en s’arrêtant à chaque falaise sur la route. En ayant choisi une vie minimaliste, nous avions réussi à réduire nos besoins au minimum pour pouvoir bien vivre sans trop travailler tout en économisant pour notre grand voyage. Nous consacrions tout notre temps libre à nos passions. Finalement, ce qui nous retenait à Chamonix n’était que l’amour du lieu et des personnes que l’on côtoyait. Si ce n’est une stabilité sociale et la possibilité de voir nos familles et nos amis relativement régulièrement, nous n’avions que peu d’attaches. Pas de maison, des contrats que nous pouvions ne pas renouveler la saison suivante.

Pas toujours facile de trouver des
campements « sauvages »dans les
régions très urbanisées de Corée.

Notre départ n’était en fait que le prolongement de cette vie simple.Vivre l’aventure au quotidien. Concilier le voyage à vélo à l’escalade. Voir le monde. À notre rythme, sans pression temporelle. Nous avions une idée d’itinéraire tout en sachant que les plans sont faits pour être changés. Nous prévoyions de partir d’Europe vers l’est jusqu’à la Chine, d’embarquer sur un bateau pour l’Amérique du Nord avant de pédaler jusqu’au sud de l’Argentine pour enfin traverser jusqu’en Afrique et remonter en Europe. Le tout en profitant des plus beaux spots d’escalade sur la route. Avant le départ, nous avions estimé la durée de notre aventure à deux trois ans. Comme nous l’avions prévu, rien ne se passe comme prévu. Après dix-huit mois sur la route, nous avons trouvé un rythme qui nous convient, beaucoup plus lent que nous l’imaginions. Il nous faudra donc travailler l’année prochaine pour financer la suite. Une aventure dans l’aventure.

Une vie nomade : quand la route devient la maison

Dans le parc national du Zorkul au Tadjikistan, nous avons passé 7 jours à pousser les vélos autant qu’à
pédaler. Ici à 4000m d’altitude en face des montagnes afghanes de l’Hindu Kush.
Photo de Constantino Vendra
Dernier adieu à la guitalélé d’Adam. Après
avoir survécu tout nos raccourcis pourris,
des températures extrême de -10 en
Allemagne à 60 en Ouzbekistan, la haute
altitude des Pamirs, 16 mois sur un vélo à
travers 20 pays… Elle a fini écrasée par une
vache laotienne venue dévorer nos provisions.

Avoir la capacité de se sentir chez soi partout, c’est un sentiment incroyable. Intense et rassurant. Une cabane de pêcheur en Autriche, les plaines verdoyantes de l’Anatolie turque, l’étendue sableuse du désert d’Ouzbékistan, une caserne militaire abandonnée à la frontière avec l’Afghanistan, le jardin d’une auberge de jeunesse thaïlandaise… Peu importe où l’on plante la tente, ce lieu devient notre maison. Nous ne comptons plus le nombre de bancs en rondin que l’on a aménagé, le nombre de bâtiments abandonnés que l’on a nettoyés, le nombre de toilettes publiques où l’on a pris une douche discrètement. Le fait que chaque campement soit un nouveau chez nous signifie que choisir un emplacement peut facilement être source de tensions voire de conflits. Prises de décision et compromis quotidiens vont de pair avec le nomadisme.

 

Notre petit déjeuner habituel pendant nos
2 mois de grimpe à Crazy Horse Butress.
Riz au lait de coco avec cacahuètes et fruits.

Ce voyage est désormais notre mode vie et une grande partie de notre indépendance repose sur notre matériel. Si notre tente casse, nous n’avons plus de maison. Si notre réchaud cesse de fonctionner, nous ne pouvons plus manger. Si nos vélos ont trop de problèmes mécaniques, nous ne pouvons plus avancer. Cela signifie que certains aspects de notre vie sont très proches d’une existence classique. Pas de loyer ni de factures d’électricité mais une obligation d’entretien régulier, de réparation voire même de remplacement de notre équipement (voir encart budget).

 

Une vie sociale riche et éprouvante à la fois

Sylvain, le frère de Noémie, quelques jours
avant notre arrivée à Athènes. Après 2 mois
à pédaler avec nous, son voyage touchait
à sa fin.

Être nomade à l’autre bout du monde signifie que nous ne voyons pas nos proches régulièrement. Le manque de nos familles n’est pas toujours facile à gérer mais nous apprenons à trouver des solutions pour rester en contact et se retrouver. Ce besoin de contact familial nous mène droit vers nos contradictions. Nous achetons une carte sim avec internet dans presque tous les pays que nous traversons, même si cela signifie que nous sommes parfois plus connecté que ce que nous aimerions. Partis avec l’envie de prendre notre temps et de limiter au maximum les trajets en avion, en bus, en train, nous sommes bien contents que nos proches puissent venir nous voir grâce à ces moyens de transport que nous évitons, même si nos efforts pour réduire au maximum notre empreinte carbone et pédaler chaque kilomètre de notre trajet s’en voient anéantis. Le temps qui nous sépare de nos proches est en fait notre seule limite temporelle. En dix-huit mois sur la route, nous avons réussi à cumuler quatre mois de visite familiale. Mon frère Sylvain a passé deux mois et demi à pédaler avec nous de Trieste à Athènes. Ma maman est venue en Turquie pour une visite éclair de cinq jours. Ma petite sœur Floriane qui n’a rien d’une grande sportive a fêté son bac sur la selle entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Les parents d’Adam nous ont rejoints au Kirghizistan pour dix jours d’itinérance motorisée en camping sauvage. Enfin, nos quatre parents sont venus en Thaïlande en mars pour un voyage en transport en commun. Nous espérons pouvoir un jour partager un bout de route tous ensemble à vélo.
Malgré notre éloignement familial et amical, notre vie sociale est incroyablement riche. Dans l’ensemble des pays que nous traversons, les locaux nous accueillent toujours à bras ouvert et le sourire aux lèvres. Une fois dépassée la barrière de la langue, la générosité et l’intérêt des populations réchauffe le cœur. Au-delà de ces brefs contacts, nous avons également eu la chance de rencontrer de nombreux voyageurs au long cours avec qui nous avons parfois pédalé ou grimpé pendant plusieurs mois. Partager des expériences fortes et des moments simples à refaire le monde crée des liens d’amitié solides et renforce ce sentiment de se sentir à la maison n’importe où. La route de la soie en Asie centrale attire tellement d’aventuriers à deux roues qu’une vraie communauté se crée. Nous nous connaissons tous par l’intermédiaire de ceux que nous croisons, nous prenons des nouvelles les uns des autres et nous avons même réussi à revoir tous nos compagnons d’aventure au moins une fois quelque part sur notre trajet.

Notre perception du temps : un éloignement progressif de la course perpétuelle contre la montre

Pendant quelques mois, nous avons
remplacé notre corde d’escalade par un
jeu d’échec. Parfait pour briser la glace
dans le désert Ouzbèque.

La différence entre un voyage dont on connait d’avance la durée repose certainement sur la perception et la valeur que l’on accorde au temps. Selon notre propre expérience, comparé à des voyages limités dans le temps, n’avoir aucune idée de la durée signifie qu’il n’y a pas ou beaucoup moins de pression concernant un « usage efficace » du temps. On se rapproche de nos envies et on s’éloigne des listes de choses à faire absolument, des monuments à visiter à tout prix. On s’offre le luxe de passer des journées à ne rien faire si ce n’est de vivre ici et maintenant. La tente posée dans un endroit magnifique, on en profite pour observer, écouter, discuter, lire, écrire, cuisiner, chercher de l’eau, prendre des photos, faire de l’escalade.

Inventaire du matériel d’escalade.
3 sacoches et 20kg.

On se ressource loin de toute autre contrainte que celle d’être. On se détache de tout sentiment d’obligation. On apprend à se satisfaire de ce que l’on a vu et fait plutôt que d’essayer de justifier le fait d’avoir « raté » quelque chose. Nous sommes libres de rentrer demain ou de continuer pendant 10 ans. En même temps notre liberté s’arrêtera dès que notre compte en banque sera vide (voir encart sur le budget). Finalement notre vrai liberté est celle de pouvoir imaginer notre vie telle qu’elle nous convient. Nos contraintes de temps se rapprochent de celles de la nature. Les saisons, la durée d’une journée, les conditions météo.

Vivre au rythme du soleil, des saisons et de nos envies

Les 20km de no man’s land entre le
Tajikistan et le Kirghizistan zigzaguent
entre les plus hauts sommets des Pamirs.

Lors de notre départ en octobre 2016, nous avions tout calculé en pensant pédaler 90 km par jour en moyenne avec un jour de repos tous les cinq jours. Quelques semaines plus tard, nous avions du nous rendre à l’évidence. Nous n’avions pas pensé à tout. Au mois de novembre en Allemagne le soleil se lève à 8 heures et se couche à 16h30. Les nuits sont tellement froides que démonter la tente gelée le matin est une torture pour les mains. Dans ces conditions, lever le camp prend au minimum 2 heures et il ne reste que peu de temps pour pédaler. Nous pensions être bien préparés après avoir vécu dans un camion sans chauffage en montagne. Vivre dehors 24 heures sur 24 est bien différent. Nous étions épuisés, stressés,

Super escalade 3D à Crazy Horse Buttress, Thaïland.

amaigris, incapables de manger suffisamment pour couvrir nos dépenses énergétiques quotidiennes. Alors que nous pensions fêter le nouvel an 2017 en Grèce, nous avions tout juste atteint la Croatie. Mon frère nous ayant rejoint à ce moment, nous avons fini par nous adapter à trois au climat hivernal. Pas d’objectif de distance, des semaines de quatre jours de vélo pour trois jours de repos, la recherche quotidienne de bâtiments abandonnés ou d’abris de fortune pour camper sous un toit. La seule règle que nous nous imposions était de nous arrêter pour la nuit au premier endroit qui nous tapait dans l’œil. Ces deux mois et demi à prendre notre temps à trois nous ont convaincus qu’aller doucement était pour nous la clé du bonheur. Malgré tout, nous avions été obligé d’abandonner la plupart de nos projets de grimpe sur cette partie du trajet à cause des conditions météo. Mon frère reparti, nous avions débarqué sur Kalymnos pour un mois d’escalade avec le soleil. Enfin. Installés pendant deux semaines dans une boite de nuit désaffectée avant de déménager sur une plage abandonnée.

Dans le parc national d’Aladaglar, le Kazikli
Ali Canyon est couvert de voies d’escalade.

Nous avions tissé des liens d’amitié avec le barman du coin et le berger de l’île mais il était l’heure de reprendre la route. Arrivés en Turquie, le printemps était au rendez-vous. Le parfum des fleurs, les ruches débordant de miel, les invitations à boire le çay, les dizaines de sites historiques à visiter, les montagnes d’Ala Daglar couvertes de voies d’escalade, tout nous incitait à la flânerie. Nous étions bien partis pour continuer lentement. Seulement voilà. Nous voulions pédaler dans les hautes montagnes du Tadjikistan avant que l’hiver nous rattrape. Nous ne voulions prendre ni train ni bus. Nous devions aller plus vite. Nous avons sorti la calculatrice et commencé à planifier. Grâce aux statistiques de nos mois précédents, nous savions que notre vitesse moyenne en terrain vallonné était d’environ 12 km/h. Pour atteindre Douchanbé à temps, nous avions un plan béton. De la Turquie à l’Ouzbékistan, nous devions pédaler 6 heures par jour avec un jour de repos pour 3 jours à rouler. Tenir ce rythme soutenu mais agréable nous a permis d’atteindre la Pamir Highway le 22 aout et de reprendre nos habitudes préférées. Aller doucement. 42 jours au Tadjikistan pour 1379 kilomètres dans des paysages plus sauvages et majestueux les uns que les autres. Des routes qui se transforment en piste, des campements face à quelques unes des plus hautes montagnes du monde, de magnifiques amitiés renforcées à chaque kilomètre partagé.

Notre place dans la société en question

Après 40 jours sur des pistes au Tajikistan,
retour sur du tarmac. Bien plus facile
pour lâcher les deux mains!

“Rabota?” (travail en russe). Même au fin fond de la Vallée du Wakhan à la frontière avec l’Afghanistan, tout le monde nous pose cette question. Qu’est ce que l’on fait dans la vie? Quel est notre métier? Parfois on explique ce que l’on faisait avant et parfois on reste juste bloqué là, à ne pas savoir par où commencer. Non, nous n’avons pas un travail qui définit qui nous sommes. Cela signifie-t-il pour autant que nous ne sommes rien? Que nous n’avons pas notre place dans la société? La plupart des formulaires de passage de frontière ont une case “occupation”. Nous prenons maintenant plaisir à écrire ‘adventurer’ ou ‘cyclo-climber’. Une autre question qui revient régulièrement est celle des enfants. Où sont nos enfants? Un policier ouzbèque, tellement perturbé à l’idée qu’un couple de notre âge n’avait pas encore de descendance a trouvé cela approprié de mimer l’acte sexuel à Adam pour lui expliquer comment faire. Oui nous avons tous les deux la trentaine dans quelques mois, non nous n’avons ni travail, ni maison, ni enfant et oui nous allons bien.


Nous avons commencé à rédiger cet article en janvier et l’avons terminé en avril. Beaucoup de choses ont changé depuis. Pour en savoir plus sur nos aventures en cours, vous pouvez lire cet article.


Première d’une longue série de grandes voies d’escalade à Kalymnos, Grèce.

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