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Thaïlande : là où on n’arrête jamais de grimper

Crazy Horse : De retour sur une falaise

Après huit jours à se reposer au 15ème étage d’un immeuble chic à Bangkok (merci à Reece, notre hôte warmshowers), nous avions pris le train pour le Nord. Ce n’est pas Chiang Mai et ses attractions touristiques qui nous intéressait mais une falaise du nom de Crazy Horse Buttress. Au bout d’un sentier forestier, dominant la vallée de Mae On, une colline rocheuse a été soigneusement nettoyée, équipée et aménagée sans être dénaturée. Un paradis de grimpeur. Ici il y en a pour tous les niveaux et tous les styles, à l’ombre, au soleil ou même dans des grottes. Alors que la traversée d’Asie Centrale à vélo nous avait privé d’escalade pendant plus de six mois, Crazy Horse nous a rapidement conquis.

Habituellement, ni l’un ni l’autre ne sommes suffisamment fan d’escalade sportive d’une longueur pour justifier rester plus de quelques jours sur un tel site. À Kalymnos en mars dernier nous avions eu du mal à nous motiver pour les voies ne menant à aucun sommet. Nous étions encore à la recherche de grandes aventures verticales à la journée, certainement habités par la nostalgie de Chamonix. À Crazy Horse, nous y sommes arrivés dans un état d’esprit complètement différent. Nous éprouvions un manque certain de l’escalade en tant que sport. Seul face au mur, l’équilibre, la maîtrise de soi, la domination de ses peurs, la recherche de solutions, l’esthétique des mouvements, le contact avec le rocher, la gestion de son énergie.

Nous avions également un objectif bien en tête. L’été prochain, nous retournerons au Kirghizstan. L’idée est de grimper dans la vallée de Karavshin avant de pédaler ce que la Chine nous a obligé à survoler en nous refusant le visa.

 



Karavshin, c’est un peu le Yosemite Kirghiz avec un nombre impressionnant de grandes voies dont certaines nécessitant plusieurs jours en paroi, l’altitude en plus. L’aspect logistique n’est pas non plus à négliger. Les permis, les ânes, l’équipement spécifique, un mois de nourriture et une remorque pour le transport à vélo. Ces falaises éloignées ont un certain nombre de routes «faciles» qui sont, pour ainsi dire, déjà à notre portée. Bien sûr, puisque nous aimons les défis, nous aimerions essayer d’atteindre un niveau qui nous permettrait de grimper « Perestroïka Crack ». Le sommet du mont Slesov, 4240m a été atteint pour la première fois par cette ligne dans les années 90. À ce moment-là, les sections les plus difficiles ont été escaladées artificiellement (à l’aide de pitons et d’échelles pour escalader la roche). Plus tard, une équipe américaine (Lynne Hill et Greg Child) a été décorée du Piolet d’Or pour l’avoir grimpée en libre en une seule poussée de 28 heures (en utilisant uniquement leurs mains et leurs pieds avec une corde pour sécuriser toute chute, à ne pas confondre avec l’escalade libre-solo qui est sans corde). 800m, 24 longueurs de corde avec deux fissures 7a / 7b crux, un vrai défi!



 

Crazy Horse, c’était donc le début de notre entrainement en vue de cet objectif plutôt ambitieux. Toutes les conditions étaient réunies pour qu’on retrouve et même dépasse notre niveau de grimpe de Kalymnos. Jira Homestay, un camping “de luxe” avec eau courante, électricité, lumière, douche chaude, table et banc à quelques pas de la tente. Un cadre de vie tranquille et sauvage avec toutes les commodités dont nous avions besoin à moins de 10 minutes de vélo : le marché pour les produits frais, les 300 voies d’escalade, les thai massage d’une heure à 4€.

Adam & Roger

Au delà de ce confort matériel, nos nombreuses rencontres ont grandement contribué à enrichir ces 40 jours et à nous permettre de nous sentir comme à la maison. Nous avons retrouvé notre ami cycliste Arne,  parti d’Allemagne en avril 2017. Nous nous étions rencontré au Tajikistan, revu au Kirghizstan et il était maintenant installé à Chiangmai pour un mois. Parfait pour se voir régulièrement et partager des jours de repos à refaire le monde et à siroter des smoothies et des bières . Nous avons également grimper de nombreuses voies avec Roger. Après avoir travaillé un an en Australie, il était parti pour une épopée escalade en Asie du Sud-Est accompagné de sa guitare, ses bâtons du diable, ses cerceaux, son sourire

Gary

et sa bienveillance rassurante. Gary, toujours le mot pour rire et bien plus matinale que nous, était lui en voyage d’escalade pour 3 mois. Il réussi a nous tirer du lit plus tôt que d’habitude pour quelques journées intenses à la falaise. Autant dire que nous n’avons pas vu le temps passer. La fin de notre visa approchant, il nous fallait pourtant reprendre la route. Nos objectifs de grimpe bien en tête, nous nous étions donné dix jours pour pédaler les 920 kilomètres entre Crazy Horse et Thakek au Laos.

 

De Mae On à Thakhek : La course contre la montre

La plupart du temps à vélo nous préférons ne rien planifier, pédaler à notre rythme et prendre un jour de repos au moins deux fois par semaine. En partant de Jira, nous avions exactement 10 jours pour parcourir les 900 kilomètres qui nous séparait du Laos. Dépasser notre visa nous aurait valu une amende salée et le risque de ne pas pouvoir revenir en Thaïlande. Notre itinéraire ne laissait la place ni à l’improvisation, ni aux détours. Pour quitter le pays à temps, nous avions un objectif de 90 kilomètres quotidien.

 

Pour réduire la distance au minimum tout en évitant le plus possible les grands axes, nous avions choisi dès le premier jour de prendre un raccourci à travers un parc national. Route très tranquille et pittoresque alternant entre collines et vallées reculées. La promenade bucolique s’est malheureusement rapidement transformée en cauchemar. Les montées ici, ça ne rigole pas. Trop raide pour pédaler, trop raide pour pousser nos vélos. Ce jour là, nos compteurs affichait 4h45 de pédalage. En fait, cela ne représente que le temps de parcours de chaque vélo. Nos jambes, elles, ont fait certaines sections trois fois. C’était tellement raide que nous étions obligés de pousser à deux sur au moins 5 kilomètres. Pousser un vélo, le laisser en haut, redescendre chercher le deuxième, lui enlever l’élastique bloquant les freins pour l’empêcher de dévaler la pente, remonter en poussant. Cette première étape difficile nous a quand même rappelé que même les mauvais jours sont plein de bonnes surprises. Nous avons découvert que dans les villages isolés de Thaïlande il n’y a pas de stations essence mais des distributeurs automatiques. Il suffit de mettre une pièce, d’écouter les instructions et de remplir sa bouteille de pétrole. L’expérience était tellement surprenante que nous avons passé 10 minutes à appuyer sur les boutons et à rire comme des gosses devant un jeu vidéo débile.

 

Le lendemain matin, alors que nous espérions pouvoir avancer, nous passons à nouveau une heure et demi à pousser nos vélos ensemble. Les progrès se comptent en centaines de mètres. La frustration est à son comble, la tension palpable. Dans ce genre de situation, les conflits arrivent sans crier gare. En poussant un vélo de 50 kilos à deux, c’est facile d’accuser celui de derrière de nous faire partir sur le côté ou de s’énerver avec celui qui marmonne “On y arrivera jamais”. Heureusement aujourd’hui nous restons solidaires et nous finissons par atteindre la descente dans la bonne humeur. Sur une des routes que nous empruntons ce jour là, nous croisons Alain. Cycliste français en vélo couché, il a notamment réussi à couvrir les 9000 kilomètres entre Saint Petersbourg à Vladivostok en 3 mois.

31 décembre. 2017 finit plutôt bien. Nous avons pris l’habitude de ne pas acheter de provisions pour le midi et de nous contenter des restaurants de bord de route. Pour 2 euros, nous avons donc profité d’un déjeuner copieux et délicieux. Après une après-midi à pédaler entre charmants villages, nous avons trouvé un “resort” pour camper. En guise de douche, un sceau plein d’eau froide. En guise de campement un pré infesté de fourmis. En guise de compte à rebours jusqu’à minuit un karaoké mal accordé.

1er janvier. 2018 commence plutôt mal. Après une nuit blanche à lutter contre les fourmis, nous découvrons qu’elles se sont également faufilé dans nos sacoches. Trois heures. C’est le temps  qu’il nous faudra pour nous débarrasser de tout passager clandestin. Au moment de payer, les propriétaires refusent notre argent. Trop de bruit et trop d’insectes, ils sont désolés. C’est gentil mais cela ne suffit pas à nous remonter le moral. Il est 11h30. Il nous reste 7 jours pour 700 kilomètres, ce qui veut dire 100 kilomètres par jour. En démarrant si tard et si fatigué, il y a peu de chance que nous pédalions suffisamment aujourd’hui. 17h30. Le soleil disparaît derrière l’horizon au moment où la pleine lune fait son apparition.

Dans cette lumière très spéciale, le paysage révèle tous ses contrastes. Magnifique fin de journée. Nous avons réussi à faire 70 kilomètres et malgré notre retard nous sommes désormais optimistes. Les plus grosses montées sont derrière nous, il ne nous reste plus qu’une étape légèrement vallonée. Si nous dormons bien et partons tôt le matin, nous devrions être en mesure de faire 110 kilomètres par jour.

Le lendemain matin, c’est le début de la routine. Se lever tôt. Rouler deux heures. Faire une pause café, smoothie et biscuits. Rouler une heure. Trouver un endroit où manger. Repartir. Rouler encore deux heures. S’arrêter pour faire le plein d’eau et de nourriture. Reprendre la route les yeux rivés sur les bas côtés à la recherche d’un endroit sympa où poser la tente. Les jours se suivent et se ressemblent. Le temps passe et tout se mélange. Ici, un camion de pompier est occupé à arroser les fleurs. Au détour d’un virage, un buddha géant nous regarde avec bienveillance. Arrivé dans un village, on cherche le porte monnaie pour acheter à manger. Introuvable. Panique. Il est nulle part. Ou du moins pas où il devrait être. On vide nos sacoches. S’accuse mutuellement. Déplie la tente. Le voilà, dans la poche. Plus loin, on installe la tente sur une plate-forme surélevée pour éviter une visite des fourmis.

Le paysage si particulier est parfait pour des photos, je pédale l’appareil à la main. Nuit noir sur une grande route trop fréquentée. Un panneau 24 attire notre attention. Il s’agit certainement d’un resort avec bungalow ouvert 24 heures sur 24. On franchit le portail. C’est sombre et glauque mais nous sommes rapidement autorisés à poser la tente dans le coin du parking. Le propriétaire nous offre de l’eau fraiche et nous ouvre un cabanon pour les toilettes. L’énorme araignée dans la douche et le tiroir plein de préservatifs nous fait rapidement comprendre que les clients habituels ne sont certainement pas des familles en vacances. Le long de la route, des plantations d’arbre à caoutchouc à perte de vue. La nuit est tombée. On s’arrête pour regarder la carte sur le téléphone. Introuvable. Panique. Il est nulle part. Il est resté là où nous l’avons sorti la dernière fois, il y a 30 kilomètres. Après la panique, la résignation. Il est perdu. C’est la vie sur la route. On perd des choses, on s’égare, on trouve des trésors, on se retrouve. Je trouve une plaque d’immatriculation. Peu importe, nous ne sommes pas perdus. Je la garde. À partir de maintenant nous suivons la route 22 jusqu’à la frontière.

7 janvier. 8h30. Nous finissons de plier la tente sous un ciel chargé. Le Laos n’est plus qu’à 90 kilomètres. Nous avons entendu dire que la frontière fermait à 16 heures. Il n’y a pas de raison que nous n’y soyons pas à temps. Alors que nous maintenons une vitesse de croisière de 20km/h, nous jubilons. L’enivrement propre à la réalisation d’un défi nous envahi. Nous avons beaucoup douté. Nous avons pris du retard et nous l’avons rattrapé. Nous sommes épuisés mais tellement excités. Nous allons y arriver. C’est désormais une certitude.

Mais. Il y a toujours un mais. L’excitation sera de courte durée. Thaïlande ne veut pas nous laisser partir aussi facilement. Les gros nuages noirs se déchirent d’un coup et nous trempe en l’espace d’un instant. Impossible de s’arrêter. Par chance, il ne fait pas froid. Après tout, pédaler mouillé n’est pas si compliqué. 15h30. La pluie a cessé. Le Mékong, frontière naturelle entre les deux pays, est face à nous. Il ne nous reste plus qu’à traverser le pont de l’Amitié. Victoire ! Enfin presque. Un officiel en uniforme s’approche. Il pointe les vélos “Vous allez au Laos?”. Oui. “Il est interdit de pédaler sur le pont.” Forcément. On essaye l’humour, la camaraderie, on montre la carte du monde et ce qu’on a pédalé. Rien n’y fait. Il nous conseille de faire du stop. Propose de nous aider. Demande à un pick up de nonnes si elles accepteraient de nous conduire de l’autre côté. “Bien sur”. Ni une ni deux, nous voilà assis à l’arrière du véhicule au milieu d’un chaos de sacoches et de vélos. La voiture démarre. À l’instant où l’on quitte la Thaïlande, des trombes d’eau s’abattent sur nous et un arc-en-ciel se dessine au dessus du pont. Voilà ce qui s’appelle ne pas faire les choses à moitié. L’officiel en charge des visas laotiens est mort de rire. En plus des stylos pour remplir les formulaires, il nous tend des mouchoirs. Nous voilà officiellement autorisés à rentrer au Laos, vingtième pays depuis notre départ d’Angleterre.

Notre destination du jour, le Green Climbers Home, n’est plus qu’à 30 kilomètres. Encore 30 kilomètres. À Thakhek, nous décidons qu’il nous faut un nouveau téléphone. Nous en choisissons un en 15 minutes. Une fois au camping, il n’y aura rien pour faire des courses. En 30 minutes, nous avons suffisamment de provisions pour tenir cinq jours. La nuit tombe. On se dépêche. Marre de pédaler dans le noir. Hâte d’être arrivé pour de vrai. Les sacs de fruits sont accrochés à l’aide de tendeurs. Dans l’obscurité on devine les énormes formations rocheuses mais les nids de poule nous surprennent. Ces douze kilomètres sont longs. Les cinq cent derniers mètres dans un chemin boueux nous oblige à finir en poussant. Une fois arrivés, nous réalisons que nous avons semé tous les fruits sur la route. Musique. Lumière. Restaurant bondé. Et surprise. Arne est là. Nous lui avions dit au revoir à Chiangmai. Il était parti pour le Nord du Laos, il a fait un détour par le Sud pour venir nous voir ici. Roger aussi est là. Rien de mieux qu’une soirée entre amis à échanger nos anecdotes pour clôturer ces 10 jours épics.


Pour voir les photos de la Thaïlande, suivez le lien.


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